Guerre en Iran : assistons-nous vraiment à un "nouveau choc pétrolier" ?
Des prix du pétrole qui s'envolent sous l'effet des tensions au Moyen-Orient et une économie mondiale sous pression. Dans ce contexte, difficile de ne pas penser aux crises des années 70, marquées par plusieurs chocs pétroliers et un ralentissement de la croissance mondiale. Mardi 24 mars, le ministre français de l'Economie, Roland Lescure, l'a d'ailleurs affirmé devant l'Assemblée nationale : nous faisons face "à un nouveau choc pétrolier" et, "si ce choc énergétique devait se prolonger au-delà de quelques semaines, la crise pourrait se diffuser à l'ensemble de l'économie et prendre une dimension plus systémique". Ce mercredi, le ministre a finalement dit "regretter" ses propos, précisant que le terme "choc pétrolier" "s’appliquait dans [ses] mots à la situation internationale et en aucun cas à la situation française".
Lundi, c'est l'Agence internationale de l'énergie (AIE) qui mettait déjà en garde : "Aucun pays ne sera épargné par les effets de cette crise si elle se prolonge", a indiqué Fatih Birol, le directeur de l’Agence lors d’un point presse en Australie. Au moins 40 infrastructures énergétiques du Moyen-Orient ont été "gravement ou très gravement" endommagées dans ce conflit opposant l'Iran d'un côté et les Etats-Unis et Israël de l'autre.
A ces destructions s'ajoutent les perturbations dans le détroit d'Ormuz, sous contrôle iranien, et par lequel transite 20 % de la production mondiale d'hydrocarbures. "À ce stade, nous avons perdu 11 millions de barils par jour, soit davantage que lors des deux grandes crises pétrolières réunies", a précisé Fatih Birol, en référence aux chocs de 1973 et 1979. Dès lors, peut-on vraiment parler d'un nouveau choc pétrolier, et à quelles conséquences s'attendre pour l'économie ?
Le carburant de l'économie mondiale
Avant tout, il convient de définir ce qu'est un choc pétrolier : une hausse brutale du prix du pétrole (liée à des troubles géopolitiques, des décisions politiques, ou une baisse de la production) qui entraîne des répercussions sur la croissance économique mondiale. Le pétrole étant au cœur de nombreux processus industriels et du transport, ses variations de prix influencent la conjoncture économique.
Deux chocs majeurs ont marqué l'Histoire. Le premier survient en 1973, à la suite de la guerre du Kippour, lorsque plusieurs pays arabes, dirigés par l'Egypte et la Syrie, attaquent Israël à la suite de précédents conflits. En réaction au soutien américain à Israël, les pays arabes exportateurs de pétrole, via l'OPEP, décident d'augmenter les prix de 70 % tout en baissant la production. Cette crise intervient alors qu'en parallèle, les Etats-Unis, un producteur important, atteignent le pic de leurs capacités productives. Le prix du baril est alors multiplié par quatre.
Le second choc intervient en 1979, dans un contexte de troubles révolutionnaires en Iran (déjà un producteur important) puis de la guerre Iran-Irak. L'économie mondiale, en pleine reprise du premier choc, est à nouveau frappée. S'ensuit une augmentation de plus du double du prix du baril, provoquant une crise économique qui s'étend jusqu'en 1982.
Une crise comparable ?
Ces dernières semaines, le cours du pétrole a connu d'importantes fluctuations. Avant la guerre, il avoisinait les 70 dollars, avant d'atteindre un pic en fin de semaine dernière à 112 dollars, puis de redescendre autour des 100 dollars, selon prixdubaril.com.
Pour Christopher Dembik, économiste et conseiller en stratégie d'investissement, la situation actuelle reste toutefois différente de celle des années 70. "Il faut rester prudent sur l'utilisation du terme 'choc pétrolier' à l'instant T. Certes, les prix ont augmenté, mais ils étaient structurellement bas en début d'année. De plus, nous ne sommes pas confrontés à une pénurie de barils", mais plutôt à des difficultés d'accès liés au contexte, souligne-t-il.
Si d'importantes infrastructures énergétiques ont été endommagées dans la région, et que l'incertitude sur la durée du conflit augmente la volatilité des prix, l'économiste souligne aussi le rôle de la spéculation. "Si l'on observe les prises de position des fonds spéculatifs américains, leur premier pari est actuellement à l'achat sur le pétrole. Le marché est extrêmement spéculatif".
Par ailleurs, les conséquences ne seraient pas les mêmes pour les économies occidentales qu'au cours des années 70, en raison d'une dépendance moindre au pétrole, en particulier au pétrole du Moyen-Orient, comme le rappelait récemment à L'Express Antoine Levy, professeur d'économie à Berkeley. Aujourd'hui, "les Etats-Unis produisent bien plus de pétrole et de gaz de schiste, tandis qu’en Europe, le nucléaire et les énergies renouvelables représentent une part importante du mix énergétique, en particulier pour l’électricité". Sans oublier le pétrole russe, qui tire profit de la situation.
"Les économies d'Asie sont les plus exposées : Japon, Corée du Sud, Vietnam... Ce sont celles qui dépendent le plus du pétrole iranien. Le prix du baril peut y atteindre 150 dollars", précise Christopher Dembik.
La durée de la guerre, facteur déterminant
Si les deux économistes invitent ainsi à la prudence, insistant sur le caractère potentiellement temporaire de la crise, la durée du conflit entre l'Iran et les Etats-Unis sera néanmoins déterminante. "Si les perturbations sur le pétrole durent deux mois, il deviendra difficile de ne pas parler de choc pétrolier", estime Christopher Dembik.
"L'autre incertitude, c'est la possibilité de trouver des routes alternatives : l'oléoduc est-ouest saoudien, les réserves constituées par l'Egypte. Ou encore les approvisionnements en provenance de Russie et des Etats-Unis", poursuit le conseiller en investissements.
Quelles conséquences attendre pour l'économie ? "Il faut regarder tous les produits pour lesquels il n'y a pas de routes alternatives : beaucoup de produits issus de la pétrochimie, ainsi que les engrais, dont 30 % de la production mondiale transite par le détroit d'Ormuz. On peut s'attendre à une hausse des coûts de production agricoles, et à une inflation des prix alimentaires".
Antoine Levy met aussi en garde contre des perturbations dans les chaînes d'approvisionnement pour certains composants électroniques ou des gaz, comme l'hélium, utilisé dans les industries de haute technologie, notamment pour le refroidissement. "Les entreprises sont peu enclines à réduire leurs marges. Elles répercuteront sur le consommateur", anticipe Christopher Dembik. Résultat : plus d'inflation, avec des effets sur la consommation. "L'incertitude économique pèsera inévitablement sur l'investissement des entreprises et les embauches", ajoute-t-il.
Que peut faire l'Etat ?
Face à cette crise, chaque pays tente de répondre à sa manière. Mais que peut l'Etat ? "Bloquer temporairement les prix, ou subventionner les secteurs les plus énergivores", répond Christopher Dembik. "Mais en Europe, les marges budgétaires sont limitées". "Nous abordons ce début de crise avec une dette publique excédant les 115 % du PIB", rappelle Antoine Lévy. "La France a les bras liés dans le dos (...) En 2022, le bouclier énergétique a coûté très cher".
Pour le professeur d'économie à Berkeley, si cette crise soulève de nombreuses interrogations sur les chaînes de valeur, elle ne devrait pas bousculer les stratégies économiques pour autant : "Le long terme, ce sont des fluctuations économiques sur quinze ou vingt ans (..) ce qui n'est pas le cas des chocs comme le Covid, la guerre en Ukraine et l’actuelle crise au Moyen-Orient. Ils reflètent un réchauffement militaire et géopolitique du monde (...) mais aucun ne motive un changement radical de modèle économique".





