Augmenter les frais d’inscription des étudiants : c’est l’une des propositions chocs du rapport issu des Assises sur le financement des universités rendu en juin dernier. Les auteurs, Jérôme Fournel, Inspecteur général des finances, et Gilles Roussel, ancien président de la Conférence des présidents d’université, mettent sur la table d’autres propositions non consensuelles, comme la possibilité pour les établissements d’établir leurs propres capacités d’accueil.
L'Express : Si le modèle financier des universités n’évolue pas, il ne sera plus soutenable d'ici à 2030, alertez-vous dans votre rapport. Comment en est-on arrivé là ?
Jérôme Fournel : Cette situation est le résultat d’un processus progressif. Notre système, qui repose presque exclusivement sur le financement public, a dû absorber une forte hausse du nombre d’étudiants jusqu’au milieu des années 2010. Les moyens alloués ont bien augmenté, mais à un rythme inférieur à la croissance démographique. La poussée inflationniste qui a suivi la crise du Covid-19 a constitué un deuxième choc. Parallèlement, les sources de financement se sont diversifiées afin de soutenir le développement de l’apprentissage, de la formation continue et des appels à projets, notamment dans le cadre de France 2030. Cette évolution a toutefois eu des effets indirects du fait de règles et de contraintes : ainsi, le recours à des contractuels, indispensable pour certains financements de projets, a alourdi la masse salariale, et contribué à fragiliser l’équilibre financier des établissements.
Votre proposition d’augmenter les frais d’inscription des étudiants a suscité une levée de boucliers, notamment de la part des syndicats étudiants. Pourquoi relancer ce débat aujourd’hui ?
J.F. : Même si le rôle de l’Etat doit rester central, les universités n’ont d’autre choix que de diversifier leurs ressources. La hausse des frais d’inscription, qui ne représentent aujourd’hui que 3 % de leur financement, fait partie des pistes à explorer et ne doit plus être considérée comme un tabou. L’objectif serait de porter cette part à 10 %. Une telle augmentation reviendrait à fixer le montant d’une année de licence à 900 euros, contre 178 euros aujourd’hui, et celui d’une année de master à 1 300 euros, contre 245 euros actuellement. Rapportés aux coûts réels des formations, ils demeurent très modiques.
Gilles Roussel : Il faut préciser que cette hausse ne s’appliquerait qu’aux étudiants déjà soumis au paiement de l’intégralité des droits d’inscription. Les boursiers, qui en sont aujourd’hui exonérés, continueraient de l’être. En parallèle, nous plaidons pour une réforme du système de bourses afin d’élargir le nombre de familles pouvant en bénéficier.
En juin dernier, le ministre Philippe Baptiste réclamait plus de fermeté dans l’application des droits d’inscription, plus élevés, des étudiants non issus de l’Union européenne. Pourquoi ne pas avoir abordé cette question dans votre rapport ?
J.F. : Les modalités actuelles font que bon nombre d’universités n’appliquent pas les droits d’inscription relatifs aux étudiants extracommunautaires. L’évolution de la réglementation en vigueur est cohérente avec notre objectif de diversification des ressources. Cela étant, les recettes attendues restent limitées : elles devraient représenter 200 millions d’euros, là où l’augmentation générale des frais d’inscription devrait apporter au total 1,5 milliard d’euros de recettes supplémentaires.
Vous suggérez aussi que les établissements puissent fixer eux-mêmes leurs capacités d’accueil. Au risque de remettre en cause le principe de l’accès au supérieur pour tous ?
G.R. : Ce principe mérite d’être interrogé, même s’il s’agit d’un sujet sensible. Aujourd’hui, on demande aux universités de se hisser dans les classements internationaux tout en continuant à accueillir tout étudiant, quel que soit son niveau, et à l’accompagner dans sa progression. Or, on ne peut pas exiger des établissements qu’ils améliorent leurs performances, développent la recherche, l’innovation et la professionnalisation sans leur donner la possibilité de fixer leurs capacités d’accueil. Reste la question suivante : que fait-on des étudiants qui arrivent parfois à l’université par défaut ? Cela implique une réflexion plus large sur la manière de mieux les orienter et de les accompagner vers les différentes voies de l’enseignement supérieur, qu’elles soient universitaires, privées ou professionnalisantes.
Faut-il continuer à préserver coûte que coûte certaines disciplines ou certains champs de recherche parfois considérés comme des niches peu rentables économiquement ?
G.R. : Ce sujet n’a pas été abordé directement dans le rapport, mais je participe actuellement à un groupe de travail consacré aux disciplines rares. Certaines thématiques semblent secondaires à un moment donné avant d’être perçues, quelques années plus tard, comme des enjeux majeurs. Que dirions-nous aujourd’hui si, en France, les chercheurs travaillant sur l’Ukraine avaient disparu du paysage académique ? De la même manière, à l’époque des grandes vagues de délocalisations industrielles, nous avons commis l’erreur de délaisser la recherche en métallurgie. A l’heure où l’on parle de réindustrialisation et où l’on mesure l’importance stratégique de certains métaux, ces travaux pourraient pourtant se révéler précieux.
J.F. : La question de la régulation du nombre d’étudiants formés dans certaines filières ne doit pas non plus être éludée. Le risque inverse serait de conduire des générations d’étudiants vers des cursus offrant peu de débouchés. Les formations doivent rester ouvertes sur le monde et nous devons trouver des points d’équilibre entre les différents acteurs que sont l’Etat, les universités, les collectivités territoriales et le monde économique. Les logiques de contractualisation [NDLR : contrats entre l'Etat et chaque université fixant objectifs et moyens] que nous défendons doivent y contribuer.
Vous évoquez bien d’autres pistes : miser davantage sur la formation continue, développer le mécénat d’entreprises, améliorer la gestion du patrimoine immobilier… Mais sur quel aspect faut-il concentrer les efforts en priorité ?
G.R. : Nous savons qu’aujourd’hui la contrainte budgétaire peut amener à revoir le niveau de financement de l’apprentissage ou celui des appels à projets liés à la loi de programmation de la recherche. L’enjeu majeur sera de préserver, a minima, le même niveau d’investissement de la part de l’Etat afin de continuer à bénéficier de ces leviers indispensables.
J.F. : S’agissant des autres pistes, nous partons de très bas et il faudra probablement du temps avant qu’elles portent véritablement leurs fruits. Les universités devront réussir à s’emparer de cette nouvelle culture consistant à adapter leur stratégie de diversification des ressources à leurs besoins et à leurs spécificités. Certaines pourront choisir d’augmenter le coût de certaines formations. D’autres développeront des cursus plus spécialisés dans des secteurs susceptibles d’intéresser des entreprises de leur territoire. D’autres encore renforceront l’apprentissage ou la formation continue en s’appuyant sur des partenariats avec le monde économique. Mais rien ne sera possible sans l’instauration d’une véritable relation de confiance entre l’Etat, les administrations et l’université.
Comment convaincre les futurs candidats à l’élection présidentielle que la question de la diversification des ressources des universités constitue un enjeu majeur pour l’avenir ?
J.F. : Le risque, si nous ne prenons pas ces sujets à bras-le-corps, y compris les plus sensibles, est de voir l’université se paupériser progressivement et perdre en attractivité. C’est en lui donnant davantage de marge de manœuvre et d’autonomie qu’on pourra l’aider à rester compétitive, notamment face aux formations privées qui gagnent du terrain. Il est aussi important de comprendre qu’un modèle reposant exclusivement sur la subvention publique demeure extrêmement fragile. Les évolutions actuellement observées aux Etats-Unis ou dans d’autres pays montrent à quel point il est essentiel que les universités conservent leur indépendance et leur autonomie afin de continuer à former et à éclairer les jeunes générations.



