Pape en Algérie : Mignard décrypte une visite qui dérange en France
L’avocat français Jean-Pierre Mignard est de ceux qui plaident pour de meilleures relations entre l’Algérie et la France. Dans cet entretien accordé à TSA, il décortique la portée de la visite qu’entame ce lundi 13 avril le Pape Léon XIV en Algérie.
Il revient notamment sur les liens historiques entre les pères de l’Église catholique d’Algérie et le peuple algérien, non sans fustiger les gesticulations de ce qu’il appelle “le courant revanchard” en France qui semble dérangé par ce déplacement du souverain pontife.
Pour l’avenir de la relation France -Algérie, Me Mignard préconise de rester vigilant face à ce courant qui se saisit de toute occasion pour empêcher les deux pays de se rapprocher.
Que signifie le choix du Pape Léon XIV de se rendre en Algérie maintenant ?
La visite du pape est importante, d’abord pour lui parce que c’est un disciple de Saint-Augustin. Augustin c’est Annaba, c’est l’histoire de l’Algérie. Le plus grand saint de l’Église est Algérien.
Cela est connu, mais peut-être pas suffisamment souligné. Cette visite signifie surtout que les choix spirituels du Saint-Père Léon XIV sont totalement indifférents aux polémiques politiques.
Il a choisi d’aller en Algérie parce qu’il tenait effectivement à ce que son principal voyage en terre d’Islam soit précisément en Algérie et parce que, en effet, il se situe dans la filiation de Saint-Augustin.
La deuxième chose, je pense qu’il est très reconnaissant à l’égard de l’Église catholique d’Algérie d’avoir, malgré toutes les vicissitudes, les tourments de la guerre et les affrontements de la décennie noire, tenu bon et d’avoir marqué une très grande fidélité à l’Algérie.
Ça, il en est très conscient, c’est un point très important alors que les Français ne le connaissent pas beaucoup. C’est que l’Église catholique d’Algérie est un modèle, un exemple de fidélité au peuple algérien, de soutien à sa dignité et elle l’a manifesté avec beaucoup de constance et beaucoup de courage durant le long combat pour l’indépendance.
Ça, c’est très important. Et j’y vois d’abord le très bon rapport que le Pape entretient avec l’archevêque d’Alger, le cardinal Jean-Paul Vesco, mais plus encore pour ce que peut représenter ce pays qui accueille une communauté catholique qui est aujourd’hui très faible en nombre, mais avec des bâtiments et puis surtout des prélats. Des chefs religieux qui sont de la plus haute importance, qui sont un trait d’union entre le Vatican et l’Algérie mais aussi entre la France et l’Algérie puisque le cardinal archevêque est Français.
Il a été naturalisé algérien comme le cardinal Duval que, d’ailleurs, l’OAS méprisait en l’appelant Mohamed Duval, comme le curé de Bab El Oued, Jean Scotto, qui est devenu évêque de Constantine…
L’archevêque Henri Teissier s’est battu pour que les Français qui n’étaient pas hostiles à l’indépendance restent en Algérie pour aider le peuple algérien, pour aider à la transition.
L’Église catholique d’Algérie était d’une grande fermeté sur ce point pour dire que ceux qui voulaient rester en Algérie doivent rester pour aider le peuple algérien à réussir la transition. C’est une église valeureuse, combattante, une église qui a toujours voulu être fidèle à l’enseignement de Jésus-Christ, c’est-à-dire Issa pour vous.
Peut-on donc dire que les critiques qui ciblent en France cette visite du Pape s’inscrivent dans la continuité des attaques subies par le passé par l’Église catholique d’Algérie pour son soutien au peuple algérien durant cette période ?
Oui, on est dans la continuité. En France, il y a toujours eu ce que j’appelle un courant revanchard, descendant de manière absurde des thèses qui sont celles de l’Algérie française.
Le gouvernement algérien, l’assemblée algérienne sont évidemment légitimes, internationalement reconnus. Qu’est-ce que c’est que cette histoire ?
Nous avons les représentants légitimes d’un État souverain sur le plan politique, qui est l’État du Vatican, qui vont rencontrer le président d’un État souverain, parfaitement légitime, l’Algérie.
Ça sera en effet un message spirituel, et peut-être politique pour ceux qui considèrent que ce n’est pas légitime tout ça, que l’Église va aider à reconnaître un Etat qu’il devrait être méprisé, marginalisé. Non, au contraire, c’est une visite extrêmement importante.
Récemment, il y a eu une polémique très violente qui a été menée en France par les courants revanchards sur la question des OQTF, la coopération entre la France et l’Algérie, la politique à avoir vis-à-vis des migrants refoulés…
Il y a toujours un courant en France hostile, revanchard, agressif, qui saute sur toute occasion pour que les relations franco-algériennes soient mauvaises. Ce qui est d’une bêtise considérable.
Pendant ce temps, nos amis Italiens et nos amis Espagnols, eux, vont signer des accords commerciaux avec l’Algérie, ce qui rend l’attitude de ce courant d’autant plus stupide et même j’allais dire hostile aux intérêts de la France
Le déplacement du Pape est donc un désaveu pour ce courant ?
Ce n’est en effet pas une bonne nouvelle pour eux. Le Pape est le chef spirituel d’une communauté mondiale de 1 milliard et 440 millions de personnes, ce n’est pas mince, et il vient en Algérie.
Ils peuvent continuer à hurler de leur côté, trépigner, se rouler par terre, ça n’a strictement aucune importance. J’espère, et j’en suis sûr, que le président algérien, le gouvernement algérien et le peuple algérien feront le meilleur accueil au Pape, parce que c’est un ami de l’Algérie.
J’aimerais ajouter que l’Église catholique d’Algérie est à mes yeux un exemple comme ne l’a pas toujours été l’Église catholique française.
Je pense que c’est grâce à elle qu’un trait d’union a été maintenu entre la France et l’Algérie, avec tous ces chefs religieux que j’évoquais à l’instant, qui non seulement ont choisi de rester en Algérie mais ils ont choisi aussi de devenir des Algériens.
Cela enlève aussi un argument à ceux qui mettent en avant, face à l’immigration d’origine musulmane, les ”racines chrétiennes” de la France ?
L’Eglise se dit catholique, en grec katholikos, ce qui veut dire universel. Donc il n’y a pas de racines.
Cette histoire de racines est d’abord stupide, mais deuxièmement, ça vise à récupérer une religion à son bénéfice, pour s’adjuger un privilège, c’est-à-dire un pouvoir. Cela n’a aucun sens.
La preuve, saint Augustin, sur le strict plan du sol, n’a pas de racines françaises, ni franques ni gauloises. Il est Algérien. Donc, cela signifie que les catholiques français et les catholiques du monde entier respectent, estiment et lisent saint Augustin comme l’un des grands Pères de l’Église. Maintenant, s’il y en a qui ne sont pas contents, c’est la même chose.
Quelle image l’Algérie va renvoyer au monde en accueillant le Pape Léon XIV ?
Une image d’ouverture, parce que déjà elle le reçoit. Je pense qu’il est fondamental que l’Eglise et l’Algérie, au regard de l’histoire, aient les meilleures relations du monde.
Parce que cela permettra de contenir la violence et les tentations d’agressivité. Je trouve que de la part du Pape, c’est un grand geste, parce que je pense en plus que ce sera un grand pape, un grand pontificat.
Je salue l’Algérie, son gouvernement et son peuple dont je connais la chaleur et l’hospitalité. C’est un signe de paix, il n’y en a pas beaucoup aujourd’hui dans le monde.
La visite au Vatican du président français a-t-elle un lien avec ce déplacement du Pape en Algérie ?
J’ignore totalement comment les agendas ont été conçus. Vous voyez bien qu’avec la situation actuelle du monde, les agendas des chefs d’État, quels qu’ils soient, sont des agendas très pris. En tout cas, il n’y a aucune raison pour qu’il y ait un lien avec la visite du pape en Algérie.
Des religieux comme Jean-Paul Vesco peuvent-ils aider l’Algérie et la France à se rapprocher ?
Ça peut aider, bien sûr. Tout ce qui peut directement ou indirectement être un signe et permettra, le moment venu, de renouer des relations fortes, il me semble essentiel. Le cardinal archevêque d’Alger dit qu’il faut un pardon.
Oui, mais je pense qu’il ne faut pas qu’il y ait uniquement du pardon, je le dis avec beaucoup de franchise. Je vois ce qui s’est passé entre la France et l’Allemagne.
Il faut que dès qu’il y a le pardon, il faut une volonté de faire quelque chose de totalement neuf, de spectaculaire entre nos deux pays, des échanges qui soient loyaux, qui soient fraternels. Il faut les deux, le pardon et la fraternité. Si c’est le pardon sans la fraternité, ça ne durera pas longtemps.
La relation Algérie – France semble de nouveau marquer le pas après le début de réchauffement enclenché par la visite du ministre de l’Intérieur Laurent Nunez en Algérie. Comment lisez-vous la situation actuelle ?
M. Nunez est un homme très sincère. C’est un homme loyal et sa visite en Algérie était située dans une intention restauratrice de la relation entre les deux pays.
Le camp revanchard est aujourd’hui très fort et il saisit toute occasion pour faire des tirs de barrage contre ce qui serait le rétablissement de relations non seulement normales, mais chaleureuses avec l’Algérie.
Donc, ce sera difficile et il y aura des épreuves et il faudra apprendre à les connaître et à les surmonter ensemble.
Il est important que les Français aient beaucoup d’amis en Algérie et les Algériens aient beaucoup d’amis en France, parce que l’amitié entre les deux pays ce n’est pas seulement une amitié entre les États. C’est aussi entre les sociétés civiles, les associations, les personnes…C’est ce que nous faisons là. Cette interview, je le pense, sert l’amitié franco-algérienne.
Un dernier mot…
Je souhaite une très belle visite au Saint-Père, je souhaite une très longue vie à l’Eglise catholique d’Algérie, je souhaite une grande prospérité au peuple algérien qui est un peuple que j’aime tant et qui est un de nos peuples frères. Et puis beaucoup de réussite au gouvernement algérien et au Président.
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