Ne baissez pas les prix à la pompe, les Français vous remercieront plus tard, par Joseph Dellatte
Après l’annonce d’un cessez-le-feu fragile entre Donald Trump et l’Iran, les prix du pétrole ont reculé, sans retrouver leur niveau d’avant crise. Une séquence révélatrice : sur les marchés énergétiques, les prix obéissent autant à la psychologie qu’aux fondamentaux. Faut-il pour autant croire que le consommateur français peut souffler et brûler un cierge sur l’autel de Saint Donald ? Rien n’est moins sûr. Car une réalité demeure, la géographie ne se négocie pas. En contrôlant le détroit d’Ormuz, point de passage d’une part décisive des hydrocarbures mondiaux, l’Iran conserve un levier structurel sur l’équilibre énergétique global.
La crise actuelle est donc là pour durer. Elle ne révèle pas seulement notre vulnérabilité ; elle met surtout en lumière notre aveuglement. Au moment même où les prix s’emballent et où nombre de Français réclament une "ristourne à la pompe" (autrement dit, que le contribuable paie), une évidence échappe encore au débat public : le véritable bouclier énergétique ne se trouve pas à la pompe, mais à la prise. C’est notre électricité. Le problème, c’est que ce bouclier reste invisible.
"Le réel, c'est quand on se cogne"
Les Français l’expriment clairement : les crises énergétiques ne sont plus perçues comme des accidents, mais comme un régime durable. 68 % des Français pensent qu’elles vont se répéter, 92 % se disent préoccupés par la hausse des prix. L’énergie s’impose désormais comme une contrainte économique centrale.
Face à cela, la réaction est prévisible, une majorité demande une baisse des taxes sur les carburants. Jacques Lacan écrivait que "le réel, c’est quand on se cogne". En matière énergétique, cela signifie que si une baisse des taxes à la pompe est politiquement compréhensible, elle est économiquement trompeuse. Elle consiste à éviter aux Français de voir la réalité du choc sans en traiter la cause, et à mobiliser de l’argent public pour subventionner une dépendance.
Car les faits sont clairs, les ménages déjà équipés de solutions électriques sont moins exposés. Entre 56 et 60 % des ménages chauffés au gaz déclarent un impact important de la hausse des prix, contre 25 % pour ceux équipés de pompes à chaleur. Même logique pour la mobilité. L’électrification agit déjà comme un stabilisateur économique en réduisant l’exposition aux marchés fossiles.
Et pourtant, ce bouclier reste invisible : seuls 40 % des Français en ont conscience. Ce décalage est décisif. Une solution qui protège sans être reconnue ne crée ni adhésion ni dynamique politique.
Ce paradoxe intervient à un moment charnière. Pour 57 % des Français, réduire la consommation de pétrole et de gaz est d’abord une question de sécurité économique, bien avant l’écologie. La transition énergétique change dès lors de nature et devient une stratégie de protection.
Dans le même temps, le monde se restructure autour de deux modèles. D’un côté, les Etats-Unis s’appuient sur leur puissance fossile. De l’autre, la Chine construit un modèle d’électro-économie fondé sur l’électrification et l’intégration industrielle. Face à cela, l’Europe reste entre deux mondes. Nous sommes engagés dans la transition, mais toujours dépendant à 57 % des importations énergétiques.
Investir dans l'électrification
Le choix stratégique devient dès lors limpide. Continuer à subventionner les énergies fossiles, c’est entretenir la dépendance, pour un coût budgétaire massif (près de 72 milliards d’euros depuis 2021) et une efficacité limitée. Investir dans l’électrification, à l’inverse, permet de transformer cette dépendance en avantage.
La stratégie esquissée par le gouvernement qui propose un "plan électrification" financé via les certificats d’économies d’énergie va dans la bonne direction. Mais elle reste insuffisante. Elle évite la question centrale du signal-prix. Or, sans cohérence entre le coût des énergies fossiles et les incitations à s’électrifier, la transition restera lente.
Il faut donc assumer un choix politiquement difficile, ne pas chercher à faire baisser les prix à la pompe lors des crises, et pourquoi pas éviter qu’il ne baisse lorsque les marchés se détendent. Maintenir un prix élevé permettrait ainsi de dégager des ressources pour financer l’équipement des ménages, surtout les plus fragiles : véhicules électriques, pompes à chaleur, rénovation.
Oui, les Français râleraient. Mais ils y gagneraient sur le plus long terme moins d’exposition aux crises, des factures plus stables, un contrôle local de leur énergie, et une protection réelle plutôt qu’illusoire. Autrement dit, transformer une contrainte subie en investissement productif.
La France dispose pour cela d’un atout majeur avec son électricité largement décarbonée et compétitive. Encore faut-il en faire un levier d’usage.
Le véritable choix n’oppose plus transition et statu quo. Il oppose deux formes de protection, subventionner une dépendance que nous ne maîtrisons pas, ou investir dans un système énergétique que nous pouvons contrôler.
*Joseph Dellatte est expert résident et responsable de projets Climat et énergie à l'Institut Montaigne.




