L’Europe sous perfusion militaire américaine : comment sortir du piège de l'ultra-dépendance
Il a été choisi par l’Allemagne, la Belgique, la Finlande, les Pays-Bas, la Norvège ou encore la Pologne et symbolise à lui seul la dépendance stratégique de l’Europe aux Etats-Unis. Le F-35, l’avion de combat furtif américain, a séduit 13 pays européens, au détriment du Rafale français et du Gripen suédois. Signe de son solide attachement à cet avion de chasse, le Danemark continue à en acquérir alors même que Donald Trump menace frontalement sa souveraineté au Groenland. L'existence d’un "kill switch", qui pourrait clouer ces appareils au sol sur simple injonction américaine, est contestée. Le F-35 place toutefois les Etats-Unis en position de force, en multipliant les dépendances : industrielles, logicielles, en raison des mises à jour régulières que nécessite son système informatique, mais aussi sociales. Car une fois en service, hors de question pour les pays clients de se fâcher avec les Etats-Unis, et ce pour plusieurs décennies.
Les désillusions du "Made in USA"
Le F-35 n’est que la partie émergée de l’iceberg. En Europe, un tiers des équipements militaire est importé, soulignait début mars une note du Conseil d’analyse économique. Dans le lot, plus de la moitié provient des Etats-Unis. "Les dépendances européennes portent non seulement sur les avions de combat F-16 et F-35 mais aussi sur les avions de surveillance Awacs, les missiles-radar ou encore les drones Reaper", explique Charles Beaudouin, président du Coges et commissaire général du salon de la défense et de la sécurité Eurosatory. Le hic ? Les endroits où ce drone peut voler sont soumis à autorisation du Congrès américain. Les Etats-Unis restent propriétaires des images, parfois sensibles, captées par l’appareil. Les marges de manœuvre et alternatives à ce matériel sont extrêmement limitées. Le programme Eurodrone, justement lancé en février 2022 par la France, l’Allemagne, l’Italie et l’Espagne pour disposer de drones souverains de surveillance et de reconnaissance, est mort-né.

En France, les coupes franches liées aux dividendes de la paix ont conduit à des renoncements importants, qui ont placé l’armée française sous perfusion américaine. Dans un rapport plus largement consacré aux dépendances militaires de la France vis-à-vis de l’étranger, les députés François Cormier-Bouligeon (Ensemble pour la République) et Aurélien Saintoul (La France insoumise) ont passé au crible les équipements américains des forces françaises. Les lance-roquettes unitaires, dont les châssis sont américains, les catapultes à vapeur du porte-avions Charles-de-Gaulle, celles électromagnétiques prévues pour son futur successeur, le porte-avions France Libre, ou, là aussi, les drones Reaper sont cités. "Les postes radio des forces spéciales sont américains. Et l’armée française ne sait pas combattre sans GPS. On devrait aller se battre avec Galileo ?", poursuit Charles Beaudouin.
La France accuse également d’importantes lacunes dans le domaine spatial. "La France dépend partiellement, voire totalement, des satellites américains pour la connaissance et la surveillance de l’espace", déplorent ainsi les deux députés. Face au réseau Starlink d’Elon Musk, l’Europe a bien tenté de se doter de sa première constellation souveraine de communication, dite "Iris²". Mais l’Allemagne a annoncé fin mars son souhait de faire cavalier seul et de se détacher du projet. "Les constellations de satellites sont pourtant devenues absolument indispensables dans les conflits de demain", fait remarquer Edouard Lepape, directeur général de NanoXplore, une entreprise française spécialisée dans les puces utilisées dans les satellites et missiles. "On l’a vu en Ukraine. Cette situation montre aussi que l’accès à ces réseaux, lorsqu’il dépend d’acteurs privés, peut devenir un facteur de vulnérabilité pour certaines opérations."
Sortir de la soumission
A ces risques s’ajoute un autre piège, plus insidieux : celui de la réglementation américaine sur l’exportation et le transfert des armements, communément appelée "Itar". Cette norme permet aux Etats-Unis d'interdire aux Européens la livraison de matériels et de munitions achetées aux Etats-Unis ou contenant des composants américains, mêmes minoritaires. En 2018, elle avait freiné la vente de Rafale par la France en Egypte. De petites puces électroniques américaines, dont les Etats-Unis refusaient l’exportation, étaient en effet intégrées aux missiles MBDA. Aujourd’hui encore, ce label apposé aux matériels militaires américains permet à Donald Trump de régner sur l’armement européen.
Alors que le président américain ne cesse de tancer l’Alliance atlantique, qu’il a début avril qualifié de "tigre de papier", les pays européens prennent la mesure de leurs dépendances. Le réveil est brutal pour les plus atlantistes d’entre eux, dont la Pologne ou les pays baltes. Au Danemark, plusieurs responsables politiques expriment désormais leurs doutes quant à la sujétion du pays à l’armement américain. En mars 2025, Rasmus Jarlov, président de la commission de la défense danoise, lui-même impliqué dans le choix de l’avion de chasse américain, a déclaré regretter l’achat du F-35 par le Danemark, faisant valoir des risques de chantage par Washington.

La prise de conscience est là. Les efforts budgétaires aussi. Le plan dévoilé au mois de mars 2025 par l’Union européenne pour amorcer son réarmement prévoit jusqu’à 800 milliards d’euros pour moderniser les forces armées du continent d’ici 2030. L’Union européenne a par ailleurs promis de consacrer 131 milliards d’euros à la défense et à l’espace entre 2028 et 2034, soit une multiplication par cinq de son effort financier. Avec la possibilité que l’argent du contribuable européen vienne financer la commande d’équipements américains. "Le problème de la souveraineté européenne, c’est qu’elle se heurte à un principe de réalité", observe Charles Beaudoin : "Devant un risque de confrontation avec les forces russes dans un délai de deux à trois ans, la solution immédiate reste l’achat sur étagère. Et ce qui est disponible rapidement est bien souvent américain."
Les alliés de l’Otan sont tiraillés entre achats d’armes américaines et européennes. En retour, les Etats-Unis souhaitent voir émerger une Europe plus autonome sur le plan militaire tout en restant rétifs à toute réduction de la dépendance européenne aux équipements américains. La Commission met de son côté le cap vers la préférence européenne et veille à réserver, sur le papier, davantage d’argent public aux entreprises qui produisent sur le continent. Les Américains l’ont bien compris. Leurs industriels de la défense, pour lesquels l’Europe reste le premier marché à l’export, n’ont pas tardé à se saisir à leur manière du créneau de l’autonomie stratégique européenne. Les PDG de Lockheed Martin, qui conçoit le F-35, et de RTX, qui commercialise les systèmes Patriot de défense aérienne, travaillent d'ores et déjà à l’européanisation de leurs offres et à la multiplication d'accords de coopération en Europe.




