"Les villes américaines se porteraient mieux avec Hidalgo ou Grégoire" : l’étonnant constat de l’urbaniste Richard Florida
Richard Florida est l’un des urbanistes les plus influents au monde. Notamment depuis la publication, en 2002, de The Rise of the Creative Class, dans lequel il assurait que la croissance économique moderne repose sur une "classe créative" faite d’ingénieurs, d’intellectuels, d’artistes et de travailleurs du savoir. Il prédisait alors que les villes susceptibles d’attirer de tels talents deviendraient les plus dynamiques. Le best-seller a inspiré bon nombre de politiques urbaines à travers le monde.
Quinze ans plus tard vient le moment de l’autocritique. Dans The New Urban Crisis (2017), ce docteur de l’université de Columbia, professeur invité distingué à l’Université Vanderbilt (Tennessee) et professeur à l’Université canadienne de Toronto observe alors que le succès de grandes villes comme New York ou Paris a un coût : les classes populaires et moyennes s’en trouvent exclues en raison de la montée des inégalités.
Face à l’apparente aggravation de cette "nouvelle crise urbaine" - notamment pour les jeunes qui peinent à se loger dans les grandes villes comme Paris - L’Express a sollicité Richard Florida au lendemain des élections municipales. S’il attribue à Anne Hidalgo, maire sortante de la capitale, certains mérites – et anticipe un destin similaire pour son successeur, Emmanuel Grégoire - celui-ci se montre cependant sévère sur la trajectoire de Paris, devenue "un terrain de jeu pour les ultra-riches" et "une ville vitrine pour la Fashion Week". Il livre par ailleurs ses prédictions sur ce à quoi ressembleront, à l’avenir, les centres des grandes villes. Suggérant au passage quelques recommandations à destination d’Emmanuel Grégoire… Entretien.
L’Express : En France, la "nouvelle crise urbaine" que vous décriviez en 2017 semble s’aggraver, notamment pour les jeunes qui peinent à se loger dans les grandes villes, à commencer par la capitale. Comment l’expliquez-vous ?
Richard Florida : La nouvelle crise urbaine est le symptôme de l’inégalité économique qui s’est considérablement aggravée au cours de la dernière décennie. La concentration de la richesse dans une poignée de portefeuilles privés et dans un nombre encore plus restreint de villes superstar comme Londres, New York et Paris a augmenté de manière exponentielle, et l’écart entre ceux qui en bénéficient et ceux qui sont laissés de côté est vertigineux.
L’élection de maires comme Zohran Mamdani à New York, et maintenant Emmanuel Grégoire à Paris peut être considérée comme une réponse directe à ce modèle de plus en plus insoutenable. Ils comprennent que la crise de l’accessibilité et tout ce qui l’accompagne - la congestion, le manque d’espaces verts, le sentiment que les villes sont devenues invivables pour les gens ordinaires - n’est pas inévitable mais le résultat de politiques qui peuvent être changées.
Paris est devenue un terrain de jeu pour les ultrariches, une ville vitrine pour la Fashion Week
À mon sens, Anne Hidalgo, la maire sortante, a considérablement amélioré la qualité de vie à Paris. Je me souviens avoir visité Paris avec mes jeunes enfants il y a quelques années. Traverser la rue était un cauchemar. Le travail qu’elle a accompli pour piétonniser les rues, réduire la dépendance à la voiture et faire de la "ville du quart d’heure" une réalité a été remarquable. Je dis souvent que les villes américaines se porteraient mieux avec des maires comme Anne Hidalgo et maintenant Emmanuel Grégoire - des personnes ayant la vision et la détermination de repenser la ville autour des habitants. La maire sortante a commencé le travail. Maintenant, de nouveaux maires le poursuivent et l’approfondissent.
En quoi ?
Regardez le programme d’Emmanuel Grégoire. Il appelle à créer 1 000 rues piétonnes, 60 000 nouveaux logements abordables, un encadrement des loyers commerciaux pour protéger les librairies et les artisans, la transformation du périphérique en boulevard urbain vivant reliant Paris à sa banlieue, et, à terme, l’élection directe d’un maire du Grand Paris pour coordonner l’action en matière de logement, de transport et d’inégalités à l’échelle de toute la métropole. C’est exactement le type de vision audacieuse et intégrée qu’exige la nouvelle crise urbaine. Cela dit, le problème central demeure : Paris est devenue un terrain de jeu pour les ultra-riches, une ville vitrine pour la Fashion Week. On a parfois l’impression qu’il y a trois villes à Paris : une pour les pauvres, une pour les riches et une pour les touristes. Le tourisme n’est pas mauvais en soi ; il crée des emplois et génère des revenus. Mais à doses excessives, il peut rendre la ville moins vivable pour ses habitants.
L’ancienne maire socialiste Anne Hidalgo ne porte-t-elle pas une part de responsabilité dans cette situation ?
Pas vraiment. Les forces qui alimentent la nouvelle crise urbaine font partie intégrante d’une transformation plus large des économies urbaines, dans laquelle les ultrariches entrent en concurrence avec une classe moyenne en déclin pour les emplacements les plus prisés, tandis qu’une part croissante de la population sombre de plus en plus dans la précarité. Autrefois, des travailleurs comme mon père, qui était directeur d’usine, et des cadres comme mon oncle faisaient tous deux partie d’une vaste classe moyenne. Dans des villes comme Paris, Miami, New York ou Londres, les ultra-riches ne se contentent pas d’écraser les pauvres : ils donnent aussi aux classes moyennes aisées le sentiment d’être marginalisées.
Cette dynamique est directement liée à la rareté du foncier urbain attractif. Comme je l’ai expliqué dans The New Urban Crisis, alors que les travailleurs que j’appelle la "classe créative" - ingénieurs, intellectuels, artistes, travailleurs du savoir - ont afflué vers les grandes villes et généré innovation et richesse, la plus grande part de cette richesse a été captée par une minuscule élite propriétaire plutôt que largement partagée, laquelle entre en concurrence pour acheter de l’immobilier dans des lieux convoités comme Paris, New York, Courchevel, Saint-Tropez et Miami.
Autrement dit, la classe créative n’est pas le problème ?
Oui. Le problème est que les gains qu’elle a produits ont été monopolisés par les nouveaux oligarques et les très riches. C’est là que l’économiste américain du XIXe siècle Henry George devient étonnamment pertinent. La plupart des gens considèrent les inégalités comme une lutte entre le capital et le travail - entre ceux qui possèdent les moyens de production et ceux qui travaillent. Mais George a identifié une troisième force que Marx avait largement négligée : les propriétaires fonciers. George soutenait qu’il existe trois classes dans le capitalisme - le travail, le capital et les propriétaires - et qu’à mesure que les villes se développent et prospèrent, la classe des propriétaires fonciers capte le surplus. Non pas par l’innovation, ni par la prise de risque, ni par le travail, mais simplement par la propriété du sol sous les pieds de chacun. Cette idée va droit au cœur de la nouvelle crise urbaine. Plus une ville réussit, plus la valeur de ses terrains augmente, enrichissant ceux qui possèdent les biens plutôt que ceux qui créent la valeur. C’est la contradiction centrale de la ville moderne, et elle s’aggrave.
Tout de même, certains critiques estiment que les "classes créatives" ont contribué à la gentrification. N’ont-elles pas échoué à certains égards ?
Peut-être. Dans The Rise of the Creative Class, j’ai écrit que les créatifs devaient cesser d’essayer d’acheter du statut et de l’identité par la consommation et devenir plus engagés politiquement. Notre économie repose sur le travail créatif et la connexion humaine, mais ses travailleurs des services sont exploités et il existe une sous-classe permanente. La classe créative devrait montrer l’exemple.
J’ai terminé The Rise of the Creative Class par un appel à une coalition interclasses avec la classe des services. Je trouve réellement encourageant que nous voyions aujourd’hui des responsables politiques tenter cela. Comme je l’ai écrit récemment dans le Financial Times, Zohran Mamdani a construit une alliance entre les travailleurs du savoir et ceux qui conduisent leurs taxis, servent leur nourriture et s’occupent de leurs enfants. C’est le projet politique que j’estimais nécessaire il y a vingt ans. Sans cela, nous risquons de retomber dans un passé industriel et dominé par les identités.
Pendant ce temps, certaines villes moyennes semblent de plus en plus attractives…
Un bon ami à moi est un vrai Parisien. J’ai dîné avec lui lors d’une visite récente. Ses deux fils viennent tout juste de terminer leurs études. Tous deux veulent quitter Paris. Ils aiment l’idée de vivre près de la côte et d’avoir un mode de vie plus détendu et plus abordable. Je pense que ce choix est important et que beaucoup de jeunes semblent l’apprécier. Bien sûr, de nombreux Parisiens souhaitent continuer à vivre dans la capitale. Mais l’exode vers les villes moyennes n’est pas uniquement dû à des facteurs économiques. Beaucoup de créatifs - et aussi beaucoup de personnes riches - ont le sentiment que certaines parties de Paris, Londres ou New York sont devenues fades et sans âme, avec les mêmes boutiques haut de gamme et les mêmes restaurants. Une boutique Hermès à Paris ressemble exactement à celle de Beverly Hills, Miami Beach ou Londres. Les artistes et les musiciens sont chassés par les coûts élevés, et de nombreuses personnes riches partent également car, comme la philosophe Jane Jacobs me l’a dit il y a longtemps : "quand un endroit devient ennuyeux, même les riches finissent par partir."
Trop de grandes villes ont été prises d’assaut par des personnes qui ont fait fortune dans la technologie et la finance et cherchent à 'acheter' le cool et le prestige qui leur manquent.
A vous écouter, on a le sentiment que tout ce qui faisait le charme des grandes villes a disparu…
Oui. Ce charme, cette audace et cette accessibilité étaient précisément ce qui faisait de Paris un refuge pour les expatriés américains bohèmes. James Baldwin y a vécu, tout comme Dexter Gordon et Gertrude Stein. Ce que possèdent des villes comme Paris, c’est ce que les Français appellent le terroir - un caractère unique, enraciné, accumulé, qui ne peut être fabriqué ni reproduit. C’est ce qui fait que Paris est Paris et non Dubaï. Lorsque le terroir est remplacé par une monoculture du luxe, il est très difficile de revenir en arrière.
Trop de grandes villes ont été prises d’assaut par des personnes qui ont fait fortune dans la technologie et la finance et cherchent à "acheter" le cool et le prestige qui leur manquent. À cette fin, elles ont inventé leur propre contre-culture d’élite et un milieu qui va avec, composé de clubs privés avec des voitures de luxe dans leurs allées, de résidences fermées et de restaurants ultra haut de gamme. Je pense que nous sommes à un tournant : soit les grandes villes se réinventent, soit les gens créeront ailleurs de nouveaux pôles d’énergie créative. C’est là que le concept de "villes de sens" devient essentiel.
Comment cela ?
Une ville de sens est une ville à laquelle les gens, quel que soit leur niveau de revenu, se sentent profondément attachés. Paris est une ville de sens. Elle possède des siècles d’identité accumulée inscrite dans ses rues, ses cafés, sa vie intellectuelle, son sentiment de ce que signifie être Parisien. Les gens n’y vivent pas seulement - ils y appartiennent. Comparez cela à des villes construites principalement autour de la richesse et de l’attrait du mode de vie - des lieux d’énergie et d’ambition extraordinaires comme Dubaï, où l’attachement est superficiel et conditionnel. Les gens arrivent pour les opportunités mais repartent dès qu’une meilleure se présente. Il n’y a pas de terroir parce qu’il n’y a pas d’histoire accumulée d’appartenance. J’ai récemment écrit sur la fragilité de l’attraction par rapport à l’attachement dans le New York Times. Paris est l’inverse. Aussi chère et surpeuplée soit-elle, les gens se battent pour y rester. Cet attachement féroce et obstiné est peut-être son plus grand atout.
Les centres-villes ont été profondément transformés depuis le Covid et l’essor du télétravail. Selon vous, à quoi ressembleront les centres des grandes villes dans dix ans ?
Ils ressembleront davantage à Paris - pour le meilleur et pour le pire. Autrefois, les travailleurs du savoir étaient "enfermés" dans des bureaux en open space, comme dans une usine ; c’était l’étape finale de l’industrialisation du travail intellectuel. Aujourd’hui, ce travail est devenu décentralisé et nomade. Tout comme les villes postindustrielles ont transformé leurs anciennes usines en lofts d’artistes et en lieux culturels, nous devrons réaffecter les anciens quartiers d’affaires. Les centres-villes seront davantage axés sur le plaisir, la créativité et l’interaction humaine. Au fond, c’est le cœur d’une ville.
Dans le passé, je résistais à l’idée que les villes devaient être des lieux de divertissement. Mais elles le sont, et cela joue un rôle essentiel dans leurs économies. Les gens doivent se rassembler autour de l’art, du sport et de la culture. Londres, New York et Paris l’ont toujours compris. À l’ère numérique, où de plus en plus d’entre nous travaillent à distance, les centres-villes restent les meilleurs endroits pour favoriser les connexions sociales. Ce que j’appelle désormais le "Central Talent District" - le nouveau cœur de la ville du savoir - n’est pas un quartier d’affaires au sens ancien. C’est un endroit où les gens ont réellement envie d’être.
Aux Etats-Unis, le débat oppose de plus en plus la dérégulation du marché immobilier à l’intervention publique pour garantir des logements abordables. Quelle solution vous semble la plus efficace ?
Le problème du logement abordable ouvre une fenêtre sur quelque chose de bien plus profond - une nouvelle fracture fondamentale du capitalisme, une nouvelle lutte des classes, si l’on veut. Cela nous ramène à Henry George. Lui soutenait que la solution au problème des propriétaires fonciers était un impôt sur la valeur foncière - un prélèvement sur la plus-value non gagnée du terrain, la valeur excédentaire qui revient aux propriétaires simplement parce qu’une ville se développe et prospère autour d’eux. Taxer la terre, et non le travail ou le capital, permet de restituer ce surplus au public. C’est l’une des idées les plus élégantes et radicales de l’histoire de l’économie, et elle n’a jamais été aussi actuelle.
Mais un tel impôt ne peut fonctionner qu’au niveau national. Sinon, les riches se déplaceront simplement ailleurs pour l’éviter - et à l’ère de ce que j’appelle la "Nouvelle Carte Économique" (la réorganisation de l’économie mondiale autour d’un petit nombre de grandes métropoles très attractives, qui concentrent les talents, les capitaux et les activités à forte valeur, tandis que d’autres territoires restent en marge ou déclinent : NDLR), où les talents et les capitaux sont extrêmement mobiles, cette menace est bien réelle. Les villes doivent certes construire davantage de logements, mais l’offre seule ne peut résoudre un problème enraciné dans la rareté du foncier urbain.
Nous devons aussi mieux rémunérer les travailleurs du secteur des services, accorder une plus grande reconnaissance au travail des moins favorisés et bâtir un nouveau contrat social - une sorte de New Deal pour les travailleurs. Au-delà des ambitieux plans de construction d’Emmanuel Grégoire, il a formulé plusieurs autres propositions - des prêts à taux zéro pour les rénovations, la réquisition immédiate des logements laissés vacants depuis plus de cinq ans - qui sont sérieuses et importantes. Mais la réforme la plus profonde et la plus structurelle, celle qui s’attaque réellement à la racine de la crise, nécessite d’affronter la propriété foncière et la concentration des richesses à une échelle bien au-delà de ce qu’une seule ville peut faire.
Si vous deviez conseiller le nouveau maire de Paris, quelle serait votre première recommandation ?
Je dirais au nouveau maire d’examiner attentivement la position de Paris sur la "Nouvelle Carte Économique". Dans une recherche que j’ai menée avec des collègues du Boston Consulting Group et publiée dans la Harvard Business Review, nous avons utilisé des données sur les flux de talents issues de LinkedIn pour analyser la capacité des plus grandes villes du monde à attirer les talents mondiaux. Les deux premières villes étaient New York et Londres - sans surprise. Mais les suivantes étaient moins attendues : Dubaï et Singapour se classaient devant Paris, Berlin, Chicago, Francfort et Los Angeles. Ce sont des villes qui ont été extrêmement agressives pour attirer les





