Johan Norberg : "Aux Français de tirer les leçons de la défaite de Viktor Orban..."
Le tournant politique dans un petit pays de moins de 10 millions d'habitants peut-il avoir un impact planétaire ? Dans une note éclairante pour l'Institut Cato (think tank libéral), le Suédois Johan Norberg avait montré à quel point le régime illibéral installé par Viktor Orban avait échoué sur le plan économique et démographique, tout en érodant sérieusement les libertés. Aujourd'hui, alors que le Premier ministre du Fidesz a connu une déroute électorale face à Peter Magyar, l'essayiste assure que le "laboratoire hongrois" envoie un message fort au monde entier, de l'Amérique Maga à la France. Entretien.
L’Express : La Hongrie est un tout petit pays, mais cette défaite de Viktor Orban a de loin dépassé le cadre national. Quel est l’impact global de ces élections législatives ?
Johan Norberg : La Hongrie a été un laboratoire pour le post-libéralisme, et pour une sorte de conservatisme national. C’est le seul endroit où cela a été mis en pratique pendant seize ans, avec une majorité d’environ deux tiers au Parlement pour le Fidesz. Mais les électeurs hongrois ont rejeté cet essai de manière spectaculaire. Aucun parti hongrois n’a jamais reçu autant de voix que Tisza, la formation de Peter Magyar. Cela envoie donc un message fort au reste du monde.
Comme l’a écrit Anne Applebaum dans The Atlantic, cela prouve-t-il que l’illibéralisme n’a rien d’une fatalité pour les démocraties occidentales ?
Ces partis populistes et illibéraux ont construit une grande partie de leur message sur l’idée qu’ils représentaient l’avenir, et que seules des élites libérales s’y opposaient. Mais maintenant, on sait que lorsque ces idées sont mises à l’épreuve du réel, elles sont tout sauf populaires. D’autant plus qu’Orban a faussé le terrain électoral, manipulé les circonscriptions, contrôlé les médias et abusé de la propagande gouvernementale. Si le conservatisme national a perdu dans ces circonstances, alors il pourrait être en difficulté partout ailleurs.
Pour certains, la défaite d’Orban prouve aujourd’hui qu’il n’était pas le dirigeant autoritaire qu’on présentait…
Il y a une incompréhension totale du type de démocratie illibérale qu'Orban a mise en place. Il n’était pas un dictateur, il n’a pas aboli les élections. Les formalités d'une démocratie étaient toujours en place en Hongrie, et c'est ainsi qu'Orban se donnait une légitimité aux yeux du peuple. En revanche, il a supprimé tous les freins et contrepoids essentiels dans une démocratie libérale. Il a mis fin à la séparation des pouvoirs. Il s’agissait donc de truquer le système pour donner au parti au pouvoir une chance bien plus grande d'obtenir toujours la majorité. Mais si un mouvement de fond est suffisamment fort, il reste toujours la possibilité de chasser ce dirigeant illibéral. C’est ce que nous avons vu dimanche. Mais cela n’enlève rien au fait qu’Orban a tenté de fausser le jeu électoral. Durant son régime, il y a eu des élections libérales, mais elles n’ont jamais été équitables.
En France, il y a parfois cette idée qu’Orban était conservateur et nationaliste, mais libéral sur le plan économique…
Selon les données de l’indice sur la liberté humaine du Cato Institute et du Fraser Institute, la France est un pays bien plus libéral sur le plan économique que la Hongrie. Cela devrait vous faire réfléchir (rires). La Hongrie sous Orban n’avait rien d’une économie de marché libre, c’était une économie à parti unique. Le gouvernement a délibérément conçu des réglementations et des impôts pour évincer les entreprises indépendantes, jusqu’à ce qu’elles vendent des parts à des amis du pouvoir. C’est donc vraiment une économie dans laquelle le succès ne vient pas de la réussite sur un marché, fondée sur les décisions des consommateurs et des investisseurs, mais de la proximité avec le pouvoir, car c’est de lui qu’on reçoit les autorisations et les dérogations fiscales. En même temps, les marchés publics, les appels d’offres et les fonds de l’Union européenne ont été attribués à ces entreprises. Si vous aviez une entreprise alliée au Fidesz, vous aviez six fois plus de chances d’obtenir un marché public ou de remporter un appel d’offres que les autres. Ce n’est même pas du capitalisme de copinage. C’est un gouvernement qui a conçu l’économie au profit d’oligarques spécifiques, proches du parti.
La Hongrie est en train de disparaître malgré les politiques natalistes
Sur le plan économique, le contraste entre la Hongrie et la Pologne ou les Etats baltes est saisissant…
Même si la Hongrie a reçu plus de fonds de l'Union européenne, parfois jusqu’à 4 % du PIB annuel, elle affiche des résultats inférieurs à la moyenne des pays postcommunistes. Quand Orban est arrivé au pouvoir, les Hongrois étaient plus riches que les Polonais. Aujourd’hui, ce sont ces derniers qui sont de 11 % plus riches. Cela montre que lorsque le gouvernement contrôle l'économie à ce point, on supprime toute concurrence et la possibilité pour de nouvelles start-up de supplanter les anciens géants économiques. On réduit donc la productivité et la croissance.
Le plus grand échec d'Orban est peut-être sa politique pro nataliste. En dépit d’importants investissements dans des politiques familiales conservatrices, le taux de fécondité de la Hongrie est aujourd’hui de 1,3 enfant par femme…
Près de 5,5 % du PIB hongrois sert à des aides familiales visant à promouvoir les naissances. Or le taux de fécondité est passé de 1,6 en 2021 à 1,3. L'année dernière, le nombre de naissances en Hongrie atteint son niveau le plus bas jamais enregistré. C'est donc un pays qui est en train de disparaître malgré ces politiques. Conjugué à un exode massif des jeunes Hongrois et à une réticence à l'égard de l'immigration, ce faible taux de fécondité a entraîné une baisse de la population hongroise, passée de 10 millions d'habitants en 2009 à moins de 9,6 millions en 2026, selon les Nations unies. Parallèlement, l'âge médian de la population a grimpé de 38,6 à 44,2 ans.
Selon vous, la défaite d’Orban n’est que la "première étape" dans un retour vers la démocratie libérale. Ne faut-il pas être trop optimiste ?
Il sera évidemment difficile de redémocratiser la Hongrie et de la ramener à une démocratie libérale européenne. Cela dit, c’est aujourd'hui plus facile du fait que Tisza dispose d’une majorité des deux tiers, leur donnant la possibilité de limoger les fidèles du Fidesz qui sont à la tête de tous les organes gouvernementaux et de contrôle. Mais comme le dit le vieil adage, il est plus facile de faire de la soupe de poisson à partir d'un aquarium que de retransformer la soupe de poisson en aquarium.
Il y a deux grandes difficultés qui se dressent devant Magyar. La première, c’est que l’économie hongroise est dans un état désastreux. La croissance est très faible, la situation budgétaire catastrophique, et la dette publique la plus élevée des pays postcommunistes. Magyar hérite donc d’une situation délicate. D’autre part, de nombreuses ressources et actifs ont été transférés à des fondations et des entreprises théoriquement indépendantes, mais dirigées par des membres du Fidesz. Tout, des entreprises d’Etat aux universités, en passant par les écoles et les boîtes de nuit, relèvent d’une structure parallèle dépendante du système Orban. Il sera donc difficile de démêler cette toile.
Entre la Hongrie et l'Iran, J.D. Vance a passé une très mauvaise semaine
Viktor Orban était le leader favori de l’Amérique Maga. Sa défaite aura-t-elle des conséquences pour Donald Trump et J.D. Vance, venu à Budapest le soutenir à la fin de sa campagne ?
J.D. Vance, entre la Hongrie et l’Iran, a passé une mauvaise semaine. Sa venue à Budapest n’a pas aidé Orban, car je doute de sa popularité en Hongrie. En revanche, le vice-président américain voulait envoyer un message aux partisans du mouvement Maga, leur montrant qu’il était proche des post-libéraux européens intelligents. Mais des figures comme Orban n’ont un impact à l'international que tant qu’ils sont populaires dans leur pays, leur permettant de financer des think tanks et des personnalités conservateurs. Surtout que le mouvement Maga préfère les gagnants aux perdants. Les idéologues du trumpisme sont donc forcément inquiets. Donald Trump est une figure excentrique, mais Orban avait vraiment un projet idéologique et un message beaucoup plus discipliné que Trump. Sa défaite, surtout après avoir façonné le système électoral de façon aussi avantageuse, leur fait craindre que cela puisse aussi arriver aux Etats-Unis.
En 2027 aura lieu une élection présidentielle en France, peut-être décisive pour l’Europe. Les électeurs français devraient-ils tirer des leçons de ce laboratoire hongrois ?
Le Rassemblement national a soutenu Orban, alors qu’ils auraient pu voter pour le conservateur Magyar. Mais ce qui distingue Orban de son rival, c’est sa corruption et son alignement sur le Kremlin. La Hongrie d’Orban incarnait un modèle alternatif, montrant qu’on pouvait rester européen tout en repensant le système et un créant un Etat illibéral. Or les Hongrois nous ont prouvé qu’ils n’en pouvaient plus de ce régime. Quand on regarde les données, Orban a échoué dans toutes ses ambitions. L’économie s'est détériorée, les taux de fécondité en baisse, et même le nombre de personnes se déclarant chrétiennes a diminué, en dépit de la politisation de la religion. C’est un message important pour les électeurs français.
Cette élection nous rappelle les vertus de la démocratie. De nombreux jeunes Hongrois ont fait la fête, exprimant leur soulagement après le désespoir. Ils ont célébré un retour à la liberté, le départ de la Russie et le retour à l’Europe. Cela montre qu’il ne faut pas tenir ces valeurs pour acquises. Car quand elles disparaissent, c’est effrayant.




