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Emma Carenini : "Emmanuel Macron a fait avec Vladimir Poutine ce que Cléopâtre faisait avec Marc-Antoine"

تكنولوجيا
L'Express
2026/04/11 - 14:00 501 مشاهدة

Objet de débauche, paroxysme de l'extravagance, quintessence du "bling-bling", catalyseur des inégalités sociales... Depuis l'Antiquité, le luxe est caricaturé sans modération et souffre de clichés qui le circonscrivent aux paniers des futilités du monde. Mais pour Emma Carenini, bien plus qu'un adjuvant du futile ou qu'un indult de classe, il serait par-dessus tout un moteur de croissance, un instrument de puissance, et plus inattendu encore, une source de plaisir et de bonheur collectif. Dans son essai vivifiant, Une autre histoire du luxe, des thermes romains à LVMH (Passés composés), l'agrégée de philosophie et ancienne conseillère au cabinet du ministre de l'Education nationale, butine dans les fleurs de l’Histoire et montre combien le luxe a pendant longtemps été accessible à tous, au point de parler de "luxe public" ; une idée qui sonne aujourd'hui presque antinomique, reconnait-elle, tant "nos espaces publics se sont progressivement transformés en liminal space - couloirs sans texture, surfaces sans mémoire, lumière blanche uniforme". Entretien

L'Express : Quand on nous dit "luxe", on pense quasi instinctivement aux maisons de haute couture, aux palaces parisiens, aux yachts amarrés au port de Saint-Tropez. En lisant votre ouvrage néanmoins, on comprend qu'il s'agit d'une vision réductrice de ce concept finalement assez difficile à définir… Alors, qu'est-ce que le luxe exactement ? Et est-il indissociable du beau, du goût ?

Emma Carenini : Lorsqu’on essaye de définir le luxe, on s’en remet en général à la sociologie. Il y a notamment un intellectuel qui a envahi toute la pensée sur le luxe : le sociologue américain Thorstein Veblen. Selon lui, le luxe est une "consommation ostentatoire" : on dépense non pour satisfaire un besoin, mais pour manifester publiquement sa richesse et son statut. Cette lecture a tout recouvert. Nous nous sommes ainsi rendus incapables de voir que le luxe relève de qualités intrinsèques aux objets qui ne relèvent pas d'un quelconque jeu social. Le fin gourmet aime ce qu'il mange ; il ne mange pas pour être vu en mangeant. Les passionnés de vieilles mécaniques débattent entre eux de qualités techniques - souvent sans posséder les machines dont ils parlent. Quand on goûte une huile d'olive travaillée, quand on touche un cuir façonné pendant des centaines d'heures, il se passe quelque chose qui ne se produit pas avec les autres objets standards, issus de la production industrielle.

Les objets et les expériences de luxe relèvent d'une sensibilité particulière, d'un désir de perfection artisanale et technique, et ce désir ne dépend ni du portefeuille ni du statut, mais d'une certaine éducation du goût. Le plaisir qui en naît n'est pas hyperbolique. Il est complexe, ténu. Il suppose une cartographie des petites différences, une lecture de l'objet à plusieurs niveaux. Pour le définir, je procède d'abord par le négatif : le luxe n'est ni la cherté, ni l'abondance, ni l'ostentation. Je dégage ensuite quelques caractéristiques propres non exhaustives : l'artisanat guidé par l'obsession de la perfection, l'abolition de la friction matérielle et existentielle, la rupture avec le temps ordinaire. Dans cette définition, il n’y a ni prix, ni statut, ni exclusivité, rien que des qualités de l'objet. Cela signifie que le luxe peut être offert à tous, et qu'il l'a, d'ailleurs, souvent été.

Le luxe a-t-il toujours été sujet aux caricatures ?

L’histoire du luxe est indissociable de ses caricatures, lesquelles ne sont souvent que des figures de l’affect et non de la chose. Dans l’Antiquité, la caricature la plus connue est peut-être celle du personnage de Trimalcion dans le Satiricon de Pétrone, au Iᵉʳ siècle : c’est un ancien marchand devenu rentier qui se nettoie les dents avec un cure-dent en argent, joue aux dés de cristal et médite sur un squelette d’argent. On dénonce à travers lui un luxe ostentatoire, la quantité visible, le clinquant, bref, le mauvais goût (alors que Pétrone lui-même était qualifié d’arbitre des élégances).

Quelques décennies plus tard, l’historien et archiviste Suétone dépeint le luxe comme une débauche, un excès blâmable. Vivre dans le luxe, c’est sortir des gonds de la nature. Ainsi Néron, qui organise des festins de midi à minuit, prend des bains de neige l’été, et vit sous des plafonds mécaniques d’ivoire qui répandent des parfums sur les convives. Le luxe est ici la marque d'une transgression des lois naturelles. Au XIXe siècle, lorsque Thorstein Veblen observe le Gilded Age américain, les nouveaux riches des chemins de fer et de l'industrie de la viande rivalisent d'extravagance : pianos plaqué or, grands magasins ouverts avec salon XVIIIᵉ et salons japonais.

Le luxe n'est-il pas tout de même l'expression ultime des inégalités sociales ?

Il existe bien sûr un luxe qui fait scandale ; un couple de multimillionnaires américains se faisant bâtir une réplique du château de Versailles en Floride, des fêtards qui boivent des bouteilles de champagne à 40 000 dollars dans des restaurants de SoHo... C'est le luxe sous son aspect babylonien. Il est contraire au bon sens et à l'intérêt public. Mais en faire le tout du luxe, c'est confondre une dérive avec une réalité historique bien plus large. Car le luxe le plus flamboyant, historiquement, n'a pas été privé, qu’on pense aux cathédrales, aux places italiennes de la Renaissance, aux jardins publics, aux grandes collections d’art, etc. Dans la Rome impériale, les thermes de Caracalla accueillent aussi bien le pauvre que le riche patricien ; on y trouve du marbre blanc, du porphyre, des mosaïques d’artistes renommés, une ingénierie de chauffage extraordinaire - et c’est la piscine municipale des gens de l’époque !

Le luxe s’est progressivement déplacé du public vers le privé, la consommation individuelle et le marché économique. Dès lors, il ne peut plus apparaître, à nos yeux, que comme un marqueur d'inégalité. Pourtant, les penseurs du XVIIIᵉ siècle comme Hume, Montesquieu ou Melon, avaient exposé un contre-argument en leur temps : le luxe est aussi un facteur de progrès économique général. Il stimule le commerce, le progrès, et le désir de raffinement d’une société.

Enfin, la critique du luxe comme inégalité repose souvent sur une confusion entre richesse et ostentation. Les photographies de groupes d’amis sur un yacht en train de boire du champagne au soleil ne figurent pas nécessairement ce qu’est le luxe. Le luxe authentique, celui qui parle à tout le monde, peut être discret, silencieux, paisible, et concerner des choses très simples de la vie – pourvu que les qualités qui lui sont propres soient réunies.

Vous battez en brèche la futilité présumée du luxe, en assumant au contraire l'idée selon laquelle il revêt une utilité majeure en ce qu'il constitue un moteur de l'histoire humaine...

En 1919, la célèbre romancière Agatha Christie et son mari vivent avec 700 livres par an, environ 43 000 euros actuels. Ce ne sont pas des nantis. Ils ont une bonne à demeure et une infirmière pour leur premier enfant. Cela leur paraît normal, indispensable même. En revanche, posséder une voiture serait pour elle une extravagance impensable : seuls les riches en ont. Un siècle plus tard, le rapport s'est exactement inversé. Une famille avec le même revenu pourrait s'offrir une ou deux voitures, mais certainement pas du personnel de maison. Le luxe a souvent marché sur sa propre tête. La voiture, le téléviseur, le réfrigérateur, la cuisinière électrique - chacun de ces objets a d'abord été un luxe réservé à quelques-uns. Puis la technique et la croissance les ont diffusés, jusqu'à en faire des nécessités. Ce qui était extravagance devient confort ; ce qui était confort devient besoin.

Nous vivons aujourd'hui environnés du luxe des sociétés anciennes. Notre mode de vie repose sur du luxe congelé par le temps et la croissance. C’est pourquoi le luxe est indissociable du progrès matériel de l'humanité. Il coïncide avec l'innovation, il ouvre la porte à des améliorations du bien-être encore inaperçues et c'est lui qui, au fil des siècles, a permis à l'humanité de sortir de sa pauvreté historique. Cela concerne particulièrement les biens luxueux mais passagers, dont la rareté se dissout dans le progrès technique et dont la consommation s’élargit avec la croissance économique d’une société. Il existe cependant aussi un luxe plus intemporel : une robe de haute couture, un service de porcelaine, un repas gastronomique. Celui-là résiste à l'usure du temps parce qu'il ne répond pas à des besoins fonctionnels mais relève d’un désir de perfection et de finesse transhistorique.

Vous dites très justement que le progrès matériel repose sur notre capacité à révéler des besoins encore insoupçonnés, dont on n'aurait pas conscience. Ces besoins sont-ils illimités ? Si tel était le cas, cela signifierait-il que le progrès atteindra un jour, un plafond ?

Le luxe met en jeu le désir humain. Le désir est plastique, mobile, potentiellement infini. L'âme, disaient les Grecs, est sans cesse tentée par la satisfaction infinie de ses désirs. Elle est tentée par la démesure. On peut le déplorer, comme Caton. On peut aussi s’en réjouir, comme Voltaire, pour qui le superflu est "chose très nécessaire". Après tout, le superflu est ce qui nous pousse à nous dépasser. Le nécessaire et le superflu sont deux champs mouvants : ce qui était luxe devient nécessité, et ce mouvement n'a aucune raison logique de s'arrêter, parce que le désir humain reconfigure sans cesse la frontière du désirable. La limite du progrès n'est pas dans l'épuisement des besoins ; elle est, s'il en existe une, dans notre capacité collective à transformer le désir en quelque chose qui élève et qui ne remet pas en question les conditions de notre existence humaine sur terre.

Pour avoir reçu Vladimir Poutine à Versailles, symbole du faste français, Emmanuel a été sermonné à l'instar d'autres de ses prédécesseurs à qui l'on a reproché de dérouler le tapis rouge à des autocrates. Pourtant, quand on vous lit, on a le sentiment que vous leur donnez raison…

On peut voir dans le geste diplomatique une vulgaire complaisance personnelle envers un autocrate. Mais dérouler le tapis rouge à une personnalité étrangère et l’accueillir à Versailles, c’est aussi évidemment faire un geste millénaire. Cléopâtre recevant Marc Antoine à Tarse sur un navire à poupe d'or et voiles de pourpre fait exactement la même chose.

Dans mon livre, je montre comment les Etats ont utilisé le superflu et le raffinement pour asseoir leur légitimité et leur pouvoir. Le luxe est un levier central du "soft power". Recevoir Poutine à Versailles, dans de la vaisselle française et autour d’une gastronomie française, c’est montrer un superflu qu’il ne possède pas et qu’il ne possèdera jamais ; un patrimoine, une profondeur historique, un savoir-faire, un art de vivre dont la France est dépositaire à jamais.

La question de l'urbanisme est très présente dans votre ouvrage, notamment à travers la notion presque antinomique de "luxe pour tous" que l'on doit à George Sand. De quoi s'agit-il exactement ?

Le concept nous paraît paradoxal, presque contradictoire, parce que nous avons pris l'habitude d'associer le luxe au domaine privé, à l'exclusion, au très petit nombre. Nous nous interdisons de penser qu'il puisse être commun. Or il existe une face négligée du luxe, qui transcende les intérêts particuliers et la logique marchande, qui ne consiste pas dans l'enrichissement des uns au détriment des autres, et qui se situe au-delà de l'opposition convenue entre luxe et bien commun.

En Europe, on a continué de construire comme comme si la guerre n'était pas finie

C'est à cette dimension que je me suis intéressée, en reprenant le mot de George Sand : "luxe pour tous". Ce n’est pas un concept naïf qui viserait quelque communisme impossible des biens, mais une attention portée à la manière dont nous organisons nos espaces, dont nous distribuons la beauté et l'excellence. Ce que j'appelle "luxe public" ne s'affirme pas dans la jouissance privée ; il se déploie dans des espaces intermédiaires, publics ou semi-publics, où des choses et des services d'une qualité véritable sont mis à la disposition de tous, sans que cette ouverture entraîne le moindre sacrifice sur l'exigence.

Néanmoins, dans un contexte de finances publiques sous tension, où l’État peine déjà à répondre aux crises, la France a-t-elle encore les moyens de prétendre au "luxe public" ?

La question des moyens est un leurre. La vraie question n'est pas "a-t-on l'argent ?", mais "où choisit-on de le mettre ?". Nous jouissons d'une prospérité bien supérieure à celle de 1900. Rien ne nous empêcherait techniquement de construire les mêmes édifices que ceux du Second Empire. Sur le plan artisanal, l'obstacle est aussi largement fictif. L'ornement n'a jamais été exclusivement manuel : depuis l'Antiquité, on savait reproduire en série à partir d'un modèle unique. Le palais de Westminster est couvert de dizaines de milliers de mètres carrés d'ornements conçus par un seul homme, Augustus Pugin, et exécutés mécaniquement. Par ailleurs, les nouvelles méthodes de production ont rendu de nombreux types d'ornements beaucoup moins chers qu'ils ne l'ont jamais été. Ce qui a disparu, ce n'est pas la capacité technique. C'est la volonté.

À quoi ressemblerait dès lors la République du luxe à laquelle vous aspirez ?

Le luxe public n’est pas nécessairement flamboyant et monumental ; il peut se loger dans des détails qui peuvent passer inaperçus mais dont l’absence serait remarquée. Dans le métro parisien, il existe encore ces cadres d'affiche ouvragés avec leurs faïences. Ce sont des objets posés dans un lieu de passage. Et pourtant quelqu'un, un jour, a décidé d'y mettre du temps, de l'attention, un savoir-faire artisanal, un matériau rare. Quand la RATP les remplace par des cadres en plastique, elle contribue à transformer un lieu de passage en ce qu'on appelle aujourd'hui un liminal space - ces espaces intermédiaires vidés de toute humanité, couloirs sans texture, surfaces sans mémoire, lumière blanche uniforme, qui prolifèrent dans nos villes de manière presque dystopique.

Tout espace intermédiaire, gare, couloir, hall, parking, escalier, est aujourd'hui menacé de devenir un liminal space, précisément parce qu'on a cessé de croire que ces lieux méritaient de l'attention. On sous-estime le temps qu’on passe dans les lieux de passage ! Le surcoût du cadre ouvragé par rapport au cadre en plastique est dérisoire à l'échelle d'un budget de transport public. Il nous faut simplement retrouver l’exigence.

Je pense aussi au banc Davioud - ce banc à double assise en fonte grise et chêne, avec les armes de Paris sur les supports latéraux : c'est un ouvrage d'art, dessiné pour durer, pensé dans ses proportions, ses matériaux, ses finitions. Le remplacer par des bancs en palettes de bois au nom d'une créativité bon marché, c'est traiter l'espace public comme un espace résiduel. Et l'argument financier s'effondre d'une autre manière encore : en coût complet, la beauté est souvent moins chère que la médiocrité. Un mobilier urbain en plastique s'use, se casse, se remplace, se jette. Un banc Davioud dure un siècle. La République du luxe n'exige pas une débauche de moyens mais un changement de focale.

Sur le patrimoine architectural également, vous déplorez que l'on vive sur la rente de l'Histoire. Toutefois, ces dernières décennies, de nouvelles constructions sont venues décorer la capitale ; n'est-ce pas, dès lors, vos goûts qui vous poussent à considérer que le centre Pompidou ou les pyramides du Louvres ne peuvent pas prétendre au même statut que les Invalides ou le Pont Alexandre III ?

Lors des JO de Paris, nous nous sommes beaucoup réjouis de l’admiration qu’avait suscitée la capitale dans le monde entier. Or, à cet égard, personne n’a parlé de la récente construction du village olympique. Ce qui a suscité l'admiration universelle, c'est le luxe public hérité des siècles passés : les perspectives haussmanniennes, les ponts de pierre, les façades ouvragées, les jardins à la française, le Pont Neuf, les Invalides, la verrière du Grand Palais. Nous étions fiers de montrer notre luxe public au monde. Cependant, nous en sommes les héritiers, pas les auteurs. C’est là le paradoxe : le luxe public ne nous est manifestement pas indifférent, mais nous avons cessé d'en faire un projet conscient. Nous jouissons du luxe public sans plus en produire massivement.

Plus généralement, dès qu’on aborde des thèmes esthétiques, on rentre dans un terrain mouvant où la beauté et la laideur sont sujets à caution voire relégués dans la subjectivité pure : ce qui est beau pour moi n’est pas beau pour toi. Le problème du relativisme, c’est qu’il ferme toute discussion. Dans mon livre, j’ai essayé de montrer que, sans avoir une vision conservatrice, objective et une de la beauté, on peut légitimement affirmer qu’il y a des objets d’art qui sont susceptibles ou non d’augmenter et d’élargir notre expérience sensible et d’être des objets d’agrément pour tout le monde. C’est ce que j’ai voulu faire en exhumant le concept latin d’ "ornamentum" : une chose ne vient pas s’ajouter comme un supplément à quelque chose de plus essentiel ; un objet dont la beauté exhausse ce qu’il pare et lui confère une identité augmentée.

Tout espace intermédiaire est aujourd'hui menacé de devenir un liminal space

Je ne dis pas que la pyramide du Louvre n’en est pas, je formule une remarque plus générale : en tant que société, ces projets ne nous intéressent plus. Nous ne construisons plus massivement de luxe public. Nous avons aujourd'hui des architectes, des artisans, des créateurs d'une inventivité extraordinaire. La Philharmonie de Paris est un bâtiment remarquable. Le viaduc de Millau est un chef-d'œuvre d'ingénierie et de beauté. On pourrait en citer d'autres. Le talent n'a pas disparu, le savoir-faire non plus. On sait encore faire du beau ; on a simplement décidé, collectivement et presque inconsciemment, que le beau n'était pas pour tout le monde, pas pour partout, pas pour tous les jours. La disparition du luxe public est un appauvrissement de la grammaire de l’espace commun.

La France ne semble pas être une exception sur le vieux continent. Comment expliquer que les Européens aient cessé d'ériger des constructions d’apparat comparables à ceux des siècles passés à l'instar du Palais royal de Madrid, du pont du Rialto, ou encore des jardins de Versailles ?

Sur l’abandon de l’ornement, une des causes tient au tournant idéologique du début du XXe siècle. En 1908, l'architecte Adolf Loos publie Ornement et crime ; l'ornement y est présenté comme un signe de dégénérescence, un résidu de sensualité primitive incompatible avec la civilisation moderne. Pour Loos, un chapeau de luxe est un crime parce qu'il gâche du capital et du travail dans un objet éphémère. Le Corbusier prend le relais en 1920 et radicalise le propos : l'ornement est une faute morale, un assassinat architectural. Le Bauhaus systématise cette esthétique de la table rase. Ce mouvement a une cohérence intellectuelle réelle. Mais il a engendré un monde dans lequel plus rien ne distingue visuellement une bibliothèque d'un immeuble d'habitation, ni une école d'une halle commerciale.

Certes, la Seconde Guerre mondiale et la reconstruction imposaient de construire beaucoup, vite et à moindre coût. Le fonctionnalisme, qui était une avant-garde esthétique, devenait une solution économique. L'urgence était réelle, légitime, incontestable : il fallait loger des millions de personnes qui vivaient dans des conditions déplorables. Personne ne saurait le reprocher. Mais l'urgence passée, l'habitude est restée. On a continué de construire comme si la guerre n'était pas finie. Les grands projets modernistes ont été réalisés avec des matériaux médiocres qui se sont vite délités. Pourtant, le désir de perfection, d'ornementation, d'expérience sensible augmentée n'a pas disparu.

Alors, où est-il aujourd’hui ?

Il a probablement mué. Nous l'investissons aujourd'hui dans nos espaces numériques ; des applications magnifiquement conçues, des interfaces où chaque pixel est pensé, des environnements digitaux où le souci du détail, de la fluidité, du plaisir visuel atteint un degré de raffinement que beaucoup de nos espaces physiques ont perdu. Ce qui prouve, au passage, que ce n'est ni le talent ni les moyens qui manquent : c'est l'idée que l'espace public physique mérite la même attention.

Une autre histoire du luxe, des thermes romains à LVMH par Emma Carenini. Passés composés. 250 p., 19 €.

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