Coup d'Etat militaire de Jaruzelski en 1981 : l'armée fait taire la liberté, par Raymond Aron
L'Express du 18 décembre 1981
La junte communiste
Le dénouement provisoire de la crise polonaise diffère de la normalisation hongroise ou tchécoslovaque autant que la révolte de Solidarité différait de la révolution de Budapest ou du Printemps de Prague.
Les chars d'assaut soviétiques réprimèrent dans le sang une insurrection victorieuse à laquelle l'armée nationale s'était jointe. En Tchécoslovaquie, les divisions du Pacte de Varsovie occupèrent le pays sans tirer un seul coup de feu. Mais, ici et là, les Soviétiques s'appliquèrent, d'abord et avant tout, à reconstituer le Parti. C'est à l'appel d'un gouvernement ouvrier et paysan créé pour la circonstance que les troupes russes revinrent en Hongrie, tirèrent au canon à travers la capitale et entraînèrent vers l'exil ou le, poteau d'exécution les ministres de Nagy et des milliers de suspects. Le Printemps de Prague avait commencé par un changement de majorité à l'intérieur du Comité central du Parti. L'ambassadeur de l'U.R.S.S. sur place, responsable de l'opération — et aujourd'hui en poste à Paris — eut besoin de quelques jours ou même de quelques semaines pour mener à bien la "normalisation" des deux Partis tchèque et slovaque.
Pour la première fois dans la zone soviétique, l'Armée remplace le Parti, ne se dissimule plus derrière lui. A la télévision même, des hommes en uniforme lisent des bulletins d'information et répètent la déclaration du général Jaruzelski, à la fois chef de l'Armée et chef du Parti. Ce dernier était tombé en un tel discrédit qu'il disparaît derrière la seule institution qui inspirait encore quelque respect à la population, qui voyait dans ses soldats l'incarnation de sa patrie.
Le coup d'Etat militaire — pourquoi ne pas l'appeler par son nom, sous prétexte qu'il se produit dans un régime qui se dit marxiste-léniniste ? — nous l'avons tous envisagé depuis des mois. L'intervention des troupes soviétiques ou des troupes du Pacte de Varsovie aurait ruiné d'un coup la diplomatie de Moscou, qui mise aujourd'hui sur le pacifisme (ou sur une peur qui ne s'avoue pas) des Européens. Contre les Russes, depuis des siècles détestés, les Polonais n'auraient-ils pas combattu, même s'ils manquaient d'armes, même si leur Armée obéissait à l'état-major du Pacte de Varsovie ? Le général en chef devenu premier secrétaire du Parti n'avait jamais donné l'ordre de tirer contre les ouvriers en grève, il avait longtemps adopté des positions modérées et prôné la concertation avec Solidarité. Seul il pouvait présenter comme le suprême recours d'une Pologne qui glissait à l'abîme, comme un acte de salut national l'encadrement des travailleurs par l'Armée, l'installation d'un régime militaire dont les pires despotismes d'Amérique latine offrent à peine l'équivalent. Avec cette réserve : le coup a été préparé avec tant de soin, exécuté avec tant de rapidité que même la résistance non violente n'a pas eu le temps de s'organiser.
Pour la première fois, l'Armée se charge de la normalisation sans se réclamer du Parti
Non-ingérence dans les affaires intérieures d'un pays souverain : les socialistes au pouvoir utilisent eux aussi la formule, comme l'aurait fait l'ancienne majorité. Certes, la hâte et la satisfaction dont témoignaient le Premier ministre et plus encore le ministre des Relations extérieures pour souligner le caractère strictement national de l'action militaire suscitaient en nous une mauvaise conscience proche de la honte. Comme nous sommes pressés et heureux, en Occident, de nous assurer à nous-mêmes que l'Union soviétique n'y est pour rien et que bientôt les relations Est-Ouest reprendront leur cours "normal" ! Mais soyons juste ; nos gouvernants ne possèdent pas les moyens de s'opposer par la force à la force soviétique (ou polonaise). Le devoir de l'indignation morale incombe aux partis, aux syndicats, aux simples citoyens.
Au cours de ces derniers jours, la phrase fameuse de Spinoza, dans le premier chapitre du "Traité de l'autorité politique", m'est revenue plusieurs fois à la mémoire : "J'ai pris grand soin de ne pas tourner en dérision les actions humaines, de ne pas les déplorer ni les maudire, mais de les comprendre." Valable pour un traité philosophique, cet impératif ne vaut pas pour le commentaire d'un événement tout proche, brûlant encore du malheur qui frappe soudainement un peuple et de l'indignation que ressentent les spectateurs impuissants. Les protestations, les manifestations partent du cœur, et elles exercent malgré tout une certaine influence sur ce qui se passe là-bas, en un pays séparé du monde extérieur, dans lequel l'homme ne peut plus parler à l'homme, puisque les communications téléphoniques sont supprimées et les déplacements strictement contrôlés. Tout cela dit, il faut aussi ne pas oublier la maxime de Spinoza : comprendre.
Que les Soviétiques n'aient jamais accepté un syndicat libre à l'intérieur de leur bloc, personne n'en doute. Qu'ils aient songé plusieurs fois à répéter l'"exploit" de 1968 en Tchécoslovaquie, c'est probable, encore que les manœuvres d'intimidation ressemblent aux préparatifs d'une invasion. Mais près d'une année et demie s'est écoulée entre les premiers troubles de Gdansk et l'établissement de la junte militaro-communiste. Les durs du Parti n'avaient peut-être pas d'autre idée en tête que la destruction de Solidarité. Mais tel n'était pas l'état d'esprit de tous les dirigeants. Ils n'ont pas tous joué la comédie. Certains d'entre eux, par patriotisme, par sens de la liberté, ont certainement cru à une rénovation du Parti. Ils ont dénoncé sincèrement la Nomenklatura corrompue des années 1970. A la fin de 1981, la Pologne s'était libérée elle-même ; les ouvriers s'étaient donné leurs syndicats ; les journalistes, les écrivains parlaient leur langage le Parti se désagrégeait et ses membres, par milliers, rejoignaient Solidarité.
A quel moment les "modérés" du Bureau politique jugèrent-ils que le mouvement ne s'arrêterait pas et ne respecterait pas le "rôle dirigeant" du Parti ? Le Kremlin a-t-il donné le choix au général Jaruzelski : ou bien les Polonais se chargeraient eux-mêmes de la sale besogne, ou bien eux-mêmes s'en chargeraient ? La décision a-t-elle été précipitée par les dernières initiatives de Solidarité : proposition de référendum sur les institutions, élections locales libres, substitution dans les entreprises de représentants du syndicat aux représentants du Parti ?
La connaissance des détails nous manque pour prendre le risque de réponses catégoriques à de telles interrogations. Ce qui me paraît incontestable, c'est que la bataille pour le pouvoir dans la société civile entre Solidarité et le Parti se poursuivait, inexorable, et que Solidarité la gagnait peu à peu. Certes, dans la Commission centrale de Solidarité, modérés et extrémistes se heurtaient souvent, et Lech Walesa mettait ses compagnons en garde contre les "imprudences". Mais la dissolution du Parti provoquait les "imprudences". Jamais un parti marxiste-léniniste n'a partagé le pouvoir avec un syndicat libre ; nous avons espéré, presque cru que ce "monstre", un syndicat libre en un régime marxiste-léniniste, survivrait en une nation "pas comme les autres".
Le peuple, sous la botte, acceptera-t-il les réformes économiques ?
A cette crise politique — qui gouverne ? — se mêlait une crise économique dont les étrangers, pour la plupart, ne mesurent pas la gravité. A l'inefficacité endémique du système soviétique (à l'exception du domaine militaire) s'ajoutèrent les erreurs énormes de la gestion Gierek pendant les années 1970. A coups de crédits étrangers (24 milliards de dollars), les planificateurs tentèrent de créer une grande industrie lourde, métallurgique, chimique, dépendant du dehors à la fois pour la production et pour le marché. Cette tentative d'industrialisation artificielle échoua lamentablement et laissa une dette que la Pologne se trouve bien incapable de rembourser. Il faudra des crédits supplémentaires de l'Occident pour honorer les intérêts de la dette. La politique agricole — maintien de la propriété individuelle et menace de la collectivisation — paralyse le progrès de la productivité. Des prix aberrants détournent vers le marché noir les aliments nobles. Le budget de l'Etat comprend jusqu'à 40 % de subventions pour des marchandises destinées au panier de la ménagère.
Le charbon tient une place centrale dans l'économie polonaise : si l'extraction atteint jusqu'à 200 millions de tonnes, il en reste quelque 50 pour l'exportation. Si elle retombe à 163, ce qui fut le cas en 1980, il faut réduire ou la production intérieure ou l'exportation. L'inflation sévit, le dollar est devenu la véritable monnaie, et la fuite devant le zloty se précipite. Dans la conjoncture actuelle, les revendications coutumières des syndicats n'apportaient aucun avantage réel aux travailleurs : les augmentations de salaires nominaux accéléraient l'inflation, augmentaient la disparité entre le pouvoir d'achat nominal et les biens disponibles. Le samedi chômé diminuait probablement la production charbonnière.
Si Solidarité avait participé au pouvoir, il aurait dû, lui aussi, prendre des mesures impopulaires une réforme monétaire radicale, un effort accru de travail, une baisse inévitable du niveau de vie par rapport à la fin des années 1970. Le produit national, en 1981, sera inférieur de 20 %, probablement davantage, par rapport au niveau de 1979. Solidarité ne refusait pas de regarder en face la réalité et d'en tirer les conséquences. Mais il objectait au Parti que le peuple n'accepterait ces sacrifices, ces épreuves que dans un climat de liberté, qu'après une révision en profondeur du régime, qui, lui — et non pas Solidarité — avait conduit le pays à la catastrophe. La junte, elle, à la faveur de la militarisation, va tenter des réformes en tout état de cause nécessaires. Il reste à savoir si les travailleurs répondront à l'appel des officiers plus qu'à celui des commissaires.




