Comment Grouz est devenu un géant du lait en Algérie
En Algérie, Grouz fait partie des laiteries qui voient grand. Avec Soummam dans la région de Bejaia, Hodna Lait à M’sila et bientôt Baladna dans le sud, Grouz poursuit son développement à Mila, un autre bassin laitier de l’est algérien. En 2025, cette laiterie est devenue l’une des plus grandes d’Algérie. Voici sa saga.
À l’occasion du Salon national des fromages et des produits laitiers, producteurs et pouvoirs publics ont pu échanger. C’est le cas d’Abdenacer Benhacine, le directeur de la laiterie Grouz, et de Kamel Rezig, le ministre du Commerce extérieur et de la Promotion des exportations. Cette laiterie se distingue en Algérie par la variété de ses productions.
Ce salon s’est tenu du 11 au 15 avril dernier à Tizi Ouzou et a été organisé par le ministère du Commerce extérieur et de la Promotion des exportations. D’où la présence du ministre qui a longuement arpenté les allées du salon en compagnie du wali et qui s’est notamment arrêté devant le stand de la laiterie Grouz.
L’échange est rapporté par la chaîne Web Mila-Info. Abdenacer Benhacine a vanté la production de la laiterie, notamment après l’arrêt de l’importation du cheddar. « Nous avons produit du fromage noble », a-t-il souligné.
Difficultés de trouver la pièce de rechange
Devant des assiettes de fromages proposés à la dégustation, l’industriel a rappelé la fourniture en produits laitiers par « catering » aux bases de vie des sociétés installées dans le sud.
Il a également abordé le projet d’une nouvelle laiterie d’une capacité d’un million de litres de lait par jour et dont les travaux ont avancé à 45 %.
Pour sa part, le ministre a interrogé son interlocuteur sur les possibilités d’exportations. Abdenacer Benhacine a évoqué des discussions en cours avec la Tunisie, la Libye et la Mauritanie concernant le fromage « Boule rouge ».
Il a également fait remarquer les difficultés pour se procurer « la pièce de rechange ».
Enfin, il a vanté la pépinière de génisses de la laiterie car, a-t-il déclaré, « il y a un besoin de lait de qualité pour confectionner des fromages de qualité », ajoutant que le fait d’élever des génisses permet « de réduire les importations de ce type d’animaux ».
La saga de la laiterie Grouz
C’est en 2002 que démarre la saga de la laiterie Grouz. À l’époque, Abdenacer Benhacine a repris la ferme familiale située à Oued Athmania (Mila).
Une exploitation avec une solide tradition d’élevage laitier. Le jeune éleveur a vite remarqué les potentialités laitières locales : « Il y avait beaucoup de lait ».
La région bénéficie en effet d’une pluviométrie exceptionnelle qui peut atteindre 1.000 mm/an et du barrage de Hammam Grouz. Au printemps, Mila présente des paysages verdoyants rappelant la Suisse et les vaches y prospèrent. Les services agricoles en dénombrent 33.000 ce qui fait de Mila un bassin laitier.
L’éleveur s’est lancé dans la collecte de lait et a investi dans une mini-laiterie qui a employé une dizaine de personnes.
Cet investissement a bénéficié du programme national de relance de la production laitière démarré dès 1995. Des subventions ont été allouées aux élevages, aux collecteurs et aux laiteries. La filière a alors bénéficié de primes sur le prix du lait de 4 DA/L pour les éleveurs, de 2 DA/L pour les collecteurs. Les laiteries bénéficiant également d’une prime dite d’intégration.
En 2025, la ferme initiale n’a plus rien à voir avec le troupeau de ses débuts. Elle compte aujourd’hui plus de 700 vaches. Quant à la collecte, elle atteint 400.000 litres de lait par jour réceptionnée par la laiterie qui comprend 170 collaborateurs et qui a fortement investi dans la fabrication des fromages.
Une visite des bâtiments d’étable montre de larges boxes où les vaches ne sont pas entravées. Les rations sont distribuées directement dans les auges grâce à des remorques mélangeuses modernes et les vaches y accèdent à travers une grille de type cornadis comme cela est le cas à l’étranger. Signe du niveau technique, chaque vache est identifiée par une boucle à l’oreille.
À ses débuts, la laiterie collectait 658.000 litres de lait par an provenant d’une petite centaine d’éleveurs, un chiffre passé à 8 millions en 2007 avec 3 fois plus d’éleveurs adhérents selon le quotidien El Watan.
Une évolution qui s’est accompagnée de l’extension de la laiterie avec une capacité de transformation de 100.000l/j de lait en poudre.
Comme de nombreuses laiteries, la laiterie Grouz a aidé les éleveurs de la région à acquérir des vaches.
En 2010, la laiterie revendiquait un réseau de 700 éleveurs adhérents et de 26 collecteurs permettant la collecte de 30.000 L/j de lait cru, dont « 60 % sont intégrés dans la fabrication du lait en sachet subventionné par l’État », tient à souligner le responsable de l’entreprise.
Le partenariat avec les éleveurs n’a cessé de se développer. En 2013, la laiterie confiait à la presse avoir bénéficié d’un crédit de 200 millions DA, sans intérêts et remboursable sur 10 ans, qui a permis l’importation d’un millier de vaches laitières réparties au niveau de plus de 70 éleveurs.
La laiterie Grouz a accordé des prêts aux éleveurs adhérents permettant l’achat d’aliments de bétail, l’installation de cuves réfrigérantes et l’aménagement des étables. Le remboursement étant réalisé à travers les livraisons de lait à la laiterie.
Ces opérations ont permis de faire passer la collecte annuelle de 14 millions de litres en 2010 à plus de 16 millions en 2012 selon les données fournies à la presse par la laiterie.
Production de fromages
Si le prix de vente de lait en sachet est administré, ce n’est pas le cas du fromage. Aussi, de nombreuses laiteries s’orientent vers ces produits particulièrement rémunérateurs.
Très tôt la laiterie Grouz a produit différents types de fromages à pâte pressée comme le Gouda, et le Cheddar ou à pâte molle comme le Camembert.
Aujourd’hui, les installations bénéficient de l’homologation ISO 22.000 couvrant tout le processus de production. Outre les 70.000 sachets de lait produits quotidiennement, ce sont 170.000 litres de lait/J qui sont consacrés à la confection de fromages et de crèmes.
La visite des installations montre le côté industriel du processus de fabrication. Partout des employés, portant des vêtements blancs et des « charlottes » sur la tête, s’affairent auprès de bacs où le lait est transformé en pâte pour fromage de forme rectangulaire ou sphérique. D’autres s’affairent auprès de chariots dont les étagères sont remplies de fromages frais prêts à être égouttés.
La chaîne de production de Camembert est quasiment automatisée, c’est le cas du saupoudrage de sel ou l’étiquetage des boîtes.
L’industriel aime rappeler la particularité de la laiterie : « Nous nous attelons à instaurer une culture de traçabilité afin de produire une gamme fromagère de qualité », confiait-il déjà en 2008 à El Watan.
À l’époque, il soulignait les marges de progression : « Sur les 30.000 L de lait cru collecté, nous suivons l’itinéraire de production d’à peine 6.000 L ». Outre les quantités de lait, la production de fromages de qualité exige des taux protéiques et butyreux spécifiques.
En janvier 2009, Abdenacer Benhacine a annoncé le lancement du premier Camembert confectionné à Mila. Une production permise par l’acquisition d’équipements d’origine espagnole.
Après 25 ans d’existence, la laiterie Grouz s’est agrandie. Elle est aujourd’hui dotée d’une pépinière de génisses qui permet d’assurer le renouvellement et l’agrandissement du cheptel. L’éleveur confiait récemment à la Télévision algérienne que ses vaches nées en Algérie produisent en moyenne 37 litres de lait/j.
Filière lait, l’importance des primes
Pour 2028, la laiterie a pour objectif de traiter quotidiennement un million de litres de lait dont une partie provenant de la ferme Grouz et des éleveurs adhérents. Pour fin décembre 2026, la laiterie annonce l’arrivée de 300 vaches en provenance de l’étranger.
Cependant, la production locale de lait reste sous la dépendance de la culture de fourrage. En 2008 des producteurs avaient fait état auprès de la laiterie de « leurs préoccupations vis-à-vis du coût élevé des aliments de bétail ».
La production de fourrages est liée à la disponibilité de l’eau. En 2023, les services agricoles indiquaient avoir alloué aux agriculteurs 1,5 million de m3 d’eau du barrage de Hammam Grouz. Une quantité passée à deux millions de m3 en 2024 mais que doivent se partager non seulement les agriculteurs produisant des fourrages mais également ceux cultivant légumes et arbres fruitiers.
Le montant des primes en soutien à la filière lait en Algérie a régulièrement été réévalué. En 2023 le quotidien El Moudjahid dressait un état du soutien à la filière : « prime à la production laitière doublée, passant de 6 DA/L à 12 DA/L, la prime à la collecte 5 DA/L et la prime à la transformation a atteint 6 DA/L, pouvant même être 7,5 DA/L selon le volume, ainsi que la prime à l’insémination fécondante qui a atteint 1.800 DA. »
En 2017, co-auteur d’une étude sur l’agriculture contractuelle en Algérie, l’agro-économiste Ali Daoudi faisait remarquer que l’adhésion des laiteries et des éleveurs s’explique par « les différentes primes attribuées aux acteurs des filières », indiquant que dans le cas de la filière lait, « les entreprises sont surtout motivées par l’accès à la poudre de lait importée subventionnée et par les subventions du lait cru collecté ». Il ajoutait que cette politique publique n’est pas « portée par les entreprises, comme c’est souvent le cas dans les autres pays. »
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